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Le peuple des pierres - Angélique Lecaille

Angélique Lecaille, très impliquée dans la vie culturelle de la métropole, a enseigné et enseigne toujours dans différentes écoles supérieures de Rennes. Bien qu’elle ait une pratique diversifiée, ce sont ses paysages en noir et blanc et en grand format qui font sa marque de fabrique. S’appuyant sur l’histoire des territoires, l’artiste fabrique des récits entre réalité et fiction. Par son traitement, son intérêt pour les nuages, les montagnes, ou encore les ruines, la pousse à dépasser l’image pour la rendre atemporelle, poétique, presque mythique.

Au printemps, « Le peuple des pierres » investit la Galerie Net Plus, pour une exposition mêlant dessins au graphite et sculptures. L’artiste, Angélique Lecaille, propose un voyage mystique et poétique, entre architecture et paysages naturels. La géométrie des formes flirte avec des états gazeux ; les cieux vaporeux se mêlent aux aspérités des roches ; le minéral danse avec l’organique. Impossible de déterminer d’où proviennent ces paysages, ni de quelle période.

C’est une invitation à la contemplation des éléments, de leurs transformations et leurs soulèvements. L’artiste nous convie à découvrir ces territoires, à la fois connus et étrangers.

Interview d'Angélique Lecaille

1.On remarque que votre pratique tourne beaucoup autour du paysage, de son évolution et de son histoire. Le minéral est d’ailleurs omniprésent dans vos dessins, mais aussi dans vos sculptures. Comment vous est venu cet intérêt et cette envie de les représenter ?

Après mes études d’art, je ne savais plus vers quoi me tourner en termes de pratique, alors je suis revenue vers quelque chose de simple. Je prenais un carnet et un crayon pour mes parcours en ville et j’ai commencé à représenter le paysage urbain. Je me suis intéressée à la place de la « nature » en ville et, petit à petit, je me suis orientée vers la dynamique des paysages dans toutes ses composantes, constamment en mouvement.

Les états gazeux, les corps vaporeux, la météorologie, les notions de jour et de nuit… autant d’éléments autour desquels j’ai travaillé, avant de m’intéresser au sol, à son épaisseur ce qui fait de ce sol un véritable socle. J’ai besoin d’arpenter le territoire pour représenter le paysage, aussi, j’ai visité de nombreux lieux, notamment des grottes ou des gouffres qui ont nourri mes dessins et, ce faisant, je me suis rapprochée du romantisme, d’une esthétique du sublime.

Ces lieux que j’ai visités ont une histoire, une simple pierre contient en elle-même plusieurs siècles voire millénaires d’évolution. Ce rapport d’échelle me fascine, aussi j’ai commencé à collectionner des roches ou des météorites qui avaient une histoire et une esthétique intéressantes. La minéralogie démontre la puissance de transformation du paysage, il y a quelque chose de l’ordre du récit qui m’intéresse particulièrement, une fiction qui peut facilement se développer à partir de simples roches, comme ce fut le cas des « Rochers des lettrés » en Chine il y a plusieurs siècles.

2.L’humain, voire la vie, est absent de vos œuvres, pourtant on ressent son emprunte, sa trace, notamment en raison de ces architectures grandioses, ces formes suggestives (entre abstrait et figuratif). Nous ne savons plus si nous sommes face à un monde en construction ou face à un monde en ruines. Comment pourriez-vous expliquer cela ?

On me dit régulièrement que mes dessins sont à la fois dans l’abstraction et la figuration, mais pour moi, ils ne sont pas abstraits, malgré les formes géométriques qui s’y trouvent. Il y a toujours un référent à ce que je représente : le paysage. La géométrie apparaît car elle fait appel à des notions de construction et d’évolution du territoire, elle vient suggérer cet état de mouvement constant. Elle suggère autre chose cependant : la place de l’humain dans ces transformations.

Si l’homme est absent de mes dessins, sa trace, elle, est bien présente. L’activité humaine est omniprésente, et ce dans le monde entier, posant par la même cette question : la nature existe-t-elle toujours véritablement ? Elle semble aujourd’hui se mêler à l’homme ou à ce qu’il fait, on retrouve des espèces animales hybrides, les sols et les végétaux sont impactés par notre activité, et, ce faisant, le paysage lui-même évolue.

Mes dessins présentent cet aspect du paysage, en constante évolution, un monde qui ne cesse de se construire, de se déconstruire, ils montrent cet aspect cyclique du sol toujours en mouvement. L’absence de l’humain à proprement parlé me permet également de ne pas placer d’échelle ou de registre temporel afin de ne pas figer la composition.

3.Pourriez-vous nous expliquer quelle technique vous utilisez pour réaliser vos dessins ? Quel lien faites-vous entre cette technique et les sujets sur vous représentez ?

Lorsque je dessine, j’utilise de la poudre graphite que j’étale sur du papier (un papier à grain qui sert habituellement pour l’aquarelle), jusqu’à ce que j’obtienne un gris uniforme. Ensuite, je viens gommer pour faire apparaître des formes ; le dessin se fait par soustraction de couche. J’ai une multitude de gommes différentes, comme d’autres ont des dizaines de crayons de natures et de tailles de mine différentes, qui me servent à produire divers effets de texture et d’obtenir de la profondeur. Cela me permet de construire mon dessin par strates, rappelant ainsi l’évolution-même du paysage qui se construit et se détériore par couches pour se redessiner sans cesse.

Et il y a autre chose avec cette technique ; elle se rapproche de la gravure, un art que j’apprécie tout particulièrement, dans le fait d’enlever de la matière pour faire apparaître la forme. J’ai un attrait, par exemple, pour l’aquatinte, une technique de gravure qui permet d’obtenir des dégradés similaires à ceux que l’on peut retrouver dans mes dessins. C’est un procédé qu’utilisent par exemple Mario Avati et Antoire Dorotte, bien qu’ils produisent des œuvres très différentes.