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De grands tirages sur papiers peints réinventent le lieu et plongent le corps du spectateur dans les images.

Pour son exposition « My own private Ground Zero » l'artiste s'approprie l'espace de la galerie pour bâtir une vision singulière du paysage, à travers un travail expérimental porté sur le traitement de l'image numérique.

Trois paysages constituent le cœur de ce Ground Zero, terme anglais utilisé pour indiquer l'endroit précis sur le sol où a eu lieu une explosion.

Trois paysages où la matière photographique questionne le regard du visiteur, qui se perd dans le grain et dans la puissance des contrastes. Symboliquement associés à trois éléments naturels (eau, air et terre), ils prolongent l'expérience du Sublime transmise par les tableaux des peintres romantiques de la fin du 18ème siècle.

Une expérience qui naît avec la contemplation de la nature, force extrême qui transcende le beau, et qui nous fait prendre conscience de la fragilité de notre condition humaine. Le voyage devient prétexte à la création de nouvelles images et points de vue, concevant ainsi un lieu nouveau.

En questionnant l'acte même de photographier (où l'instant décisif n'est pas le moment où le photographe déclenche l'obturateur mais le moment où les photographies sont exposées au regard du public), Richard Volante nous livre ainsi une série d'images issues d'un voyage en Bolivie, qui aurait pu être n'importe où dans le monde, le lieu n'étant qu'un décor de l'expérience du sublime.

Ces photos représentent les détails d'autres images, comme si le photographe voulait attirer l'attention du spectateur sur quelque chose de précis, emblématique du moment. Une trentaine de photographies proposent également de scènes de rue où la misère se mélange à la beauté des gestes et des figures. Détails d'un voyage intérieur, dans le corps et les souvenirs des images. 

À l'ombre, porté...

Janvier 2016

CHAPITRE I : TRIDIMENSION

Trois photos. Trois paysages.

Chez Richard Volante, le révélateur est comme l'eau-forte de la gravure.

L'acide creuse le métal et l'encre pénètre le papier.

Les trois images sont telles que le photographe les a vues. Elles sont brutes, juste agrandies, sans artifice, sans couleur, sans recadrage, sans traitement numérique. Elles intègrent la longue histoire du paysage classique et romantique de Ruysdael  à Constable  en passant par Jongkind .

Richard plante son décor. La nature est là, apparemment seule. Mais la « ruine » romantique y est bien présente . Elle existe dans la facture de l'image qu'il fabrique, pas dans la trace d'un bâtiment dégradé dont il ne resterait que quelques pierres, vestiges d'une civilisation oubliée.

Le romantisme transpire ici dans cette façon dont le photographe dégrade les noirs et les matières.

Les trois paysages structurent la scène de l'exposition. L'auteur nous dit : quelque chose va se passer ici, devant vous. Quelque chose va avoir lieu. On est dans Mystères à Twin Peaks .

On attend que quelque chose arrive. On ne sait pas quoi mais on est sûr, si l'on se prête au jeu, que ça va arriver.

Richard a planté le décor, maintenant il lui faut un sujet. N'importe quel sujet. Peu importe lequel, juste un sujet prétexte à faire, prétexte à photographier, prétexte à exister.

Photographier pour exister.

Le prétexte ici est un voyage en Bolivie. Ça aurait pu être en Palestine, ça aurait pu être en Argentine mais là c'est la Bolivie. Le décor est planté, le sujet est planté, alors l'aventure peut commencer.

CHAPITRE DEUX : BIDIMENSION

Le décor est à prendre dans deux sens. D'abord le paysage, les trois paysages dont nous venons de parler, mais il ne faut pas omettre la mise en scène de l'exposition dans ce lieu.

L'artiste a tiré de grands formats. Les photographies/affiches sont marouflées sur le mur. On entre physiquement dans l'image : pas le choix.

On est en Bolivie, mais on pourrait être à Londres en 1966 comme Thomas dans le film d'Antonioni .

Thomas, Rick Deckard , John Difool , Richard Volante a la dégaine du baroudeur, du détective de classe R qui va chercher malgré lui quelque chose que personne ne voit, ne connaît. Pas plus que nous il ne sait ce qu'il cherche, mais ce qu'il sait c'est qu'il est sûr qu'il y a quelque chose à trouver, alors il creuse.

Et comme Thomas dans Blow Up, creuser c'est agrandir, chercher à percer le mystère de l'image en la faisant exploser. Quand il a flairé la piste il ne va plus lâcher la pioche. Il va agrandir, agrandir, agrandir encore pour trouver l'objet cause de ce qu'il pressent. Parfois, pour piocher plus profond, il photographie à nouveau le détail en bout de pixel pour agrandir encore.

À force d'agrandir, en bon détective, Richard met tout à plat. À force de triturer l'image, la profondeur disparaît, les formes s'aplatissent.

Pour chercher le mystère de ce qui le pousse à photographier, il sort l'image du paysage. Son mode opératoire, son enquête écrase l'espace. Restent alors des ombres qu'il porte à notre regard, qu'il nous livre brutes d'agrandissement, plates et noires.

Les sujets ne sont plus que l'ombre d'eux-mêmes, des traces de ce qu'ils ont été à un moment de leur vie, pour l'œil du photographe qui a décidé de les figer en appuyant sur le bouton d'une mécanique. Ils ne le savent plus eux-mêmes, ce qu'ils étaient à ce moment-là. L'ont-ils d'ailleurs jamais su, qu'ils ont été sujets ? Combien de fois nous-mêmes avons-nous été sujets involontaires de photographes ?

Pourtant, ces ombres que Richard nous donne à voir n'auraient jamais existé sans ces personnes, sans ces sujets. Elles ne sont que des fantômes, une mémoire plate, noire et figée de leur double en épaisseur, en couleur et en mouvement.

Mais, plus que tout, elles sont la trace de la vie dont elles portent la mémoire.

CHAPITRE 3 : ORIGINES

Pline l'Ancien, dans son Histoire naturelle ,  décrit ainsi l'invention du dessin :

« Un jeune homme aime une jeune femme. Il doit partir à la guerre. Ses chances de retour sont celles de la loterie de la guerre. Les jeunes amants se retrouvent une nuit avant le départ de l'infortuné, dans une grotte à l'abri des regards du groupe. Il fait sombre. Ils font du feu pour se voir. La jeune femme voit l'ombre portée de son aimé sur la paroi rupestre. Elle a peur d'oublier ce visage qu'elle aime tant. Elle a peur de le perdre. Elle a peur que le temps n'efface son souvenir.

Elle prend alors un charbon de bois dans le foyer. Elle trace le contour de l'ombre portée du visage du jeune homme. Le cerne noir sur la paroi gardera dans sa mémoire la trace de la vie qu'elle a aimée » . 

Pascal Quignard, dans La nuit sexuelle, commente l'histoire de Pline : « Non seulement l'art veut l'absent mais il obtient commande de la mort ».

ÉPILOGUE

Les outils ont changé depuis le charbon de Pline. Fusain, gravure, photo, vidéo, transmissions numériques... les hommes ne cessent de les perfectionner.

Mais depuis que les hommes savent qu'ils sont mortels, sont-ils vraiment si différents de ceux d'aujourd'hui ?

Richard Volante perpétue avec ses photos la quête de Thomas, Rick, John et Charles, ce que Marcel a si bien nommé dans un monument  de la littérature : « La recherche ».

Apprendre l'art
06/06/2019

BEAUX-ARTS 80 ANTONIUCCI - BOISLEVE - BRIGGS - DAULT - HAIRY - LE BOZEC

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